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  le blog geodatas

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Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


A propos de la "nobelisation" de Jean Tirole

Publié par philippe piercy sur 13 Octobre 2014, 14:46pm

Catégories : #programme de Khâgne tronc commun

A l 'occasion de l'attribution du Nobel d'Economie à Jean Tirole, il est intéressant de lire un entretien publié par Les Echos en 2012 http://archives.lesechos.fr/archives/2012/Enjeux/00296-043-ENJ.htm

Quelques extraits:

la crise financière de 2008 et la crise de l'euro ont toutes deux pour origine des institutions de régulation défaillantes : de supervision prudentielle dans le premier cas, de supervision des Etats dans le second. Dans les deux cas, le laxisme a prévalu tant que « tout allait bien » ; la prise de risque par les institutions financières et par les pays fut tolérée jusqu'à ce que le danger devienne trop évident. Contrairement à ce que l'on pense souvent, ces crises ne sont pas techniquement des crises du marché - où les acteurs réagissent aux incitations auxquelles ils sont confrontés et, pour les moins scrupuleux, s'engouffrent dans les brèches de la régulation pour bénéficier du filet de sécurité public - mais plutôt les symptômes d'une défaillance des institutions étatiques nationales et supranationales.

les crises bancaires et souveraines font souvent suite à des bulles de crédit, en particulier sur l'immobilier. La possibilité de bulles a depuis longtemps été identifiée dans la littérature économique. Olivier Blanchard (aujourd'hui chef économiste du FMI) et moi avions produit séparément quelques travaux initiaux sur le sujet au début des années 80. Depuis, les recherches sur les conditions d'émergence des bulles ou leur impact ont été nombreuses.
Par exemple, dans un article publié cette année en collaboration avec Emmanuel Farhi (Harvard), nous montrons que les bulles accroissent non seulement la valeur des actifs concernés, mais aussi la liquidité globale dans le système financier et les taux d'intérêt. Par ailleurs, elles augmentent la capacité d'endettement des institutions qui les détiennent et par là dopent l'économie. Au moment de leur éclatement, elles produisent un « effet richesse » inverse par une diminution de la valeur des actifs et les fonds propres des institutions détenant les bulles se raréfient, au moment même où elles pourraient profiter d'un fort effet de levier car les taux d'intérêt ont chuté. Cet éclatement peut être très coûteux si les actifs soumis à la bulle sont détenus par des institutions très endettées comme en 2008, contrairement à ce qui s'était passé lors de l'éclatement de la bulle Internet en
2001.

En fait, la plupart des causes de la crise financière sont liées à des problèmes d'information et avaient été étudiées bien avant la crise : l'impact d'une titrisation excessive sur les incitations des émetteurs, l'accroissement de l'endettement à court terme et l'« illiquidité » des institutions financières, la mauvaise mesure du risque bancaire, l'aléa moral des agences de notation, l'opacité des marchés de gré à gré, l'assèchement des marchés, ou l'impact procyclique des règles comptables et de la régulation.

Les vingt dernières années ont vu le rôle économique de l'Etat considérablement modifié. De producteur ou acteur politique profondément impliqué dans la gestion des entreprises et des marchés, il est devenu régulateur et pourvoyeur d'incitations. De plus, le pouvoir politique a le plus souvent cédé la place à des autorités indépendantes, en moyenne plus fiables quant à leur capacité d'engagement et leur indépendance vis-à-vis des groupes de pression. De la BCE aux autorités de la concurrence, des autorités de régulation des industries de réseau ou financières au nouveau Haut Conseil des finances publiques, les modes de fonctionnement de pans entiers de nos institutions publiques ont profondément changé.

La finance est un élément indispensable de l'économie : elle permet le développement des entreprises - PME, start-up, groupes du CAC40 - et leur offre la possibilité de couvrir leurs risques. Elle fait de l'intermédiation entre des épargnants peu informés et les emprunteurs. Enfin, elle participe à une réallocation des fonds disponibles vers les entreprises qui feront le meilleur usage de ces fonds.
Ceci dit, elle peut être dysfonctionnelle. Ici, il s'agit de bien distinguer entre la finance utilisée par des acteurs sophistiqués et ne présentant pas de dangers pour les petits épargnants et les deniers de l'Etat, et celle qui justement requiert une régulation attentive. Que Warren Buffett désire faire un pari sur un produit dérivé complexe ou une entreprise à risque n'est pas en soi un sujet d'inquiétude.
Les fondements de la régulation prudentielle des banques, assurances, fonds de pension et plus généralement des intermédiaires financiers, c'est de protéger les acteurs ne comprenant pas la complexité ou le risque des produits financiers, ou incapables de surveiller le bilan et hors-bilan de leurs intermédiaires financiers. C'est aussi de protéger les finan ces publiques, dans la mesure où la menace de faillite d'une institution engendre un renflouement par les deniers publics. A ce sujet, un des aspects les plus choquants de la crise de 2008 est l'aide apportée par l'Etat américain à des banques d'investissement non régulées, car n'ayant pas de petits déposants. L'imbrication de ces établissements avec les banques régulées à travers, par exemple, les marchés de gré à gré créait un risque systémique, « justifiant » leur sauvetage. Il convient donc de mieux séparer le secteur régulé, potentiellement consommateur de deniers publics, du secteur n
on régulé.

Mais on peut aussi lire une présentation beaucoup plus critique d'un économiste placé par ses détracteurs dans la ignée de Milton Friedman, notamment par ses travaux étudiant la valeur actionnariale: exemple d'une présentation très critique de 2013 par un journaliste toulousain publiant sur Mediapart: http://blogs.mediapart.fr/blog/friture-mag/050913/les-belles-valeurs-actionnariales-de-jean-tirole

extraits:

Les "belles valeurs" actionnariales de Jean Tirole

05 septembre 2013 | Par Frédéric Dessort

Aujourd’hui, l’une des têtes pensantes du capitalisme actionnarial est Jean Tirole, le président de la Toulouse School of Economics (TSE). Membre du Conseil d’Analyse Economique, certains le disent nobélisable. Il est nécessaire de rappeler son positionnement intellectuel de spécialiste du capitalisme financier quant on sait comment l’école d’économie toulousaine est encensée, tant par les politiques d’une terre résolument à gauche, que par les médias régionaux.

Depuis trente ans, le capitalisme a viré à la financiarisation des entreprises, en radicalisant le primat des actionnaires. Or, cette évolution ne constitue pas seulement l’accomplissement légal du profit et de la propriété sur les salariés. Il y a en effet les théoriciens de cette doctrine, ses légitimateurs auprès des classes politiques du monde. Depuis les années 90, les normes sociales et de gestion des entreprises – il s’agit surtout des grandes entreprises – ont ainsi convergé vers ce fondamentalisme actionnarial. L’une des principales conséquences structurelles ? Le pouvoir est passé des salariés, dans une certaine mesure, et surtout des patrons de l’entreprise aux actionnaires. Ceux-ci, désormais mondialisés, sont très souvent bien distant des réalités de leur objet d’investissement, devenu véritable machine à cash. Le père spirituel de cette vision mortifère est un prix Nobel : Milton Friedman. En 1970, pendant le débat aux Etats-Unis sur la responsabilité sociale des entreprises, celui-ci affirmait : « Il y a une et une seule responsabilité des affaires – utiliser ses ressources financières et engager des activités désignées à accroître ses profits ».

Dans le sillage de cet économiste, cette dichotomie actionnaires / reste de l’entreprise a connu des développements importants. Aujourd’hui, l’une des têtes pensantes du capitalisme actionnarial est Jean Tirole, le président de la Toulouse School of Economics (TSE). Membre du Conseil d’Analyse Economique, certains le disent nobélisable. Il est nécessaire de rappeler son positionnement intellectuel de spécialiste du capitalisme financier quant on sait comment l’école d’économie toulousaine est encensée, tant par les politiques d’une terre résolument à gauche, que par les médias régionaux.

Pour Jean Tirole comme pour de nombreux économistes, le financement des entreprises et leur gouvernance doivent donc être envisagés avec un axiome de base : la « shareholder value » – en français, la valeur actionnariale. Plus précisément, cette théorie affirme que l’entreprise n’a d’autre vocation que de maximiser les dividendes des actionnaires, et que les autres parties prenantes doivent s’en remettre à la providence de l’Etat !

Néanmoins on peut douter de la rigueur de cette présentation très critique qui semble interpréter comme une opinion favorable du chercheur sur la corporate governance , son terrain de recherche, ce qui est une présentation objective de faits résultant du privilège donné à la "shareholder value contre la stakeholder value: exemple de ce biais critique très douteux, dont la fin montre une supposée contradiction entre la position de l'auteur et l'exemple qu'il pernd de la valeur actionnariale dominante:

Mais revenons à l’ouvrage lui-même dont j’apporte ici quelques citations. Page 16 : « La section 1.8 reviendra sur le débat à propos de l’approche de l’entreprise par ses parties prenantes (‘stakeholder society’ en anglais dans le texte), mais nous devons indiquer dès à présent que le contenu de ce livre reflète l’agenda de l’étroite et orthodoxe vision décrite dans la citation ci-dessus ». Ladite citation est la suivante : « La gouvernance d’entreprise (‘corporate governance’) relève des « voies par lesquelles les investisseurs (‘suppliers of finance corporations’) s’assurent de leur retour sur investissement » » Développée page 56, la section 1.8 s’apparente presque à une profession de foi. En quelques pages, l’apôtre de la financiarisation des entreprises met en perspective la shareholder value par opposition à la stakeholder society. C’est à dire : la gouvernance d’entreprise selon le filtre de la valeur actionnariale, ou bien au travers de l’ensemble de ses parties prenantes. Ces dernières sont constituées par les actionnaires, mais aussi par les employés, les clients, les fournisseurs, son environnement local (communautés, collectivités locales…).

Mais, pour Jean Tirole, “[...] les économistes, et du coup, le cadre et les acteurs réglementaires, ont toujours affirmé que, sur la base de prix reflétant la rareté des ressources, le management doit avoir pour objectif de maximiser la richesse des actionnaires”.

Toujours page 56, il cite, je trouve cela piquant, la critique de ses contradicteurs selon laquelle il ne faut pas débarquer des palanquées de salariés tout en payant grassement les patrons. Pour illustrer cette récusation, le chercheur toulousain choisit l’un des pires exemples qui remonte à janvier 1996 : AT&T se délestant alors de 40 000 employés au moment d’un profit record, tandis que le dirigeant recevait 14 millions de dollars. Si l’on comprend bien l’économiste, même si, on peut le présumer, il ne se réjouit pas d’un tel tableau, celui-ci est justifié par l’approche et la théorie de la valeur actionnariale.

A propos de la "nobelisation" de Jean Tirole
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