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  le blog geodatas

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Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


En Chine, au pays des enfants délaissés

Publié par philippe piercy sur 28 Mars 2016, 20:31pm

Catégories : #programme de Khâgne tronc commun

Dans la province du Guizhou, 40 % des enfants vivraient sans leurs parents. Ici, un instituteur conduit ses élèves vers l'école sur un petit chemin de campagne. REUTERS

Dans la province du Guizhou, 40 % des enfants vivraient sans leurs parents. Ici, un instituteur conduit ses élèves vers l'école sur un petit chemin de campagne. REUTERS

Dans le Monde du 29/3, une enquête sur la pauvreté rurale dans le Ghizou, et la détresse des "enfants de l'arrière" délaissés par leurs parents émigrés. http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2016/03/28/en-chine-au-pays-des-enfants-delaisses_4890953_3210.html

voir aussi sur ce thème: http://abonnes.lemonde.fr/international/article/2015/06/16/le-suicide-de-quatre-freres-et-s-ur-dans-un-village-emeut-la-chine_4655003_3210.html

Extraits:

Dans cette contrée de ciel bas, de pluie et de brume, que percent d'innombrables pitons de karst, quelques paysans s'acharnent sur des lamelles de terre à flanc de colline, trop ingrates à cette altitude pour donner du riz. Nayong, au cœur de la province du Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine, est typique de ces régions pauvres et reculées, aux villages peuplés d'enfants et de vieillards.Les parents, eux, sont partis sur la ligne de front, les grandes villes, où ces " travailleurs migrants " vivent dans des conditions précaires, livrant une bataille inégale contre la Chine éduquée et urbaine. Leurs enfants restent sous la garde des grands-parents ou parfois seuls, à fréquenter des écoles éloignées, à se morfondre ou à faire les quatre cents coups. Cette pathologie sociale est devenue tellement répandue en Chine qu'elle a fait naître une expression, les " enfants laissés à l'arrière ", " liushou ertong " en chinois. Ils seraient aujourd'hui 61 millions dans les campagnes chinoises, soit 40 % de tous les enfants d'origine rurale de moins de 16 ans (..)

Parti il y a cinq ans travailler comme ouvrier de la construction dans l'est de la Chine, le père de Xinyuan n'est revenu le voir qu'une fois, en décembre 2014. La mère du garçonnet est partie avec la fille du couple il y a quatre ans sans donner de nouvelles. Le vieux paysan a donc élevé l'enfant seul, avec les 800 yuans par an (environ 110 euros) qu'envoie son père, sa -maigre pension mensuelle de 62 yuans (8,50 euros) et son champ de maïs. (...)

" L'enfant ne parle jamais, il ne pose jamais de questions ",confie l'un des instituteurs du canton. Un tiers de ses élèves sont des liushou ertong. Une situation qu'il juge " très grave ". Chargé par sa tutelle de surveiller les cas les plus critiques, il leur donne un billet ou deux sur sa maigre paie mensuelle. Et implore la discrétion : " Sinon, le gouvernement va penser que je critique son incompétence et lui donne une mauvaise image. "

Détresse psychologique

Si les autorités locales craignent autant d'être stigmatisées et ont la fâcheuse habitude d'intimider les journalistes, c'est que la préfecture de Bijie, à laquelle appartiennent Nayong et les comtés voisins, a été le théâtre de deux drames qui ont frappé les esprits en Chine. En 2012, cinq garçonnets sont morts asphyxiés dans un conteneur à déchets après avoir allumé un feu pour se réchauffer. Ils étaient cousins, leurs pères trimaient à Shenzhen. Puis, en juin 2015, un garçon de 13 ans a empoisonné ses trois petites sœurs avant de se donner la mort en ingurgitant du pesticide, révélant une détresse psychologique insondable. Ses parents, séparés, travaillaient loin du foyer. Si l'instituteur et le principal de l'école ont été sanctionnés pour n'avoir pas su " prévenir " la tragédie, l'opinion publique chinoise y a bien vu le révélateur de dysfonctionnements profonds.(...)

extrait de l'article du 15/6/2015:

Dans La Chine et ses migrants, la conquête d’une citoyenneté (Presses universitaires de Rennes, 2013), consacré aux travailleurs migrants, la sinologue Chloé Froissart note la portée « minimaliste » des mesures adoptées par les pouvoirs publics chinois pour scolariser les enfants de migrants dans les villes où ces derniers travaillent. « Il n’y a, en Chine, aucune aide de l’Etat pour le regroupement des familles : les travailleurs migrants sont considérés comme une force de travail, on nie leur dimension humaine. Malgré les annonces récurrentes de réformes du hukou, leur citoyenneté n’est toujours pas pleinement reconnue, explique Chloé Froissart. Les politiques privilégient les villes petites et moyennes pour l’urbanisation, mais selon le principe : payer pour être intégré. La Chine applique l’inverse de l’Etat social tel qu’on le connaît, qui s’efforce d’aider les pauvres et les gens dans la détresse pour les intégrer. »

Selon un communiqué du gouvernement du district de Qixingguan, dans lequel est situé le village, les quatre enfants Zhang vivaient plus ou moins seuls depuis 2011. Ils n’allaient plus à l’école. « La tragédie a choqué l’ensemble du pays car presque tous les maillons de la chaîne des institutions sociales devraient être redevables [de ce qui s’est passé] », déplore un éditorial du Huanqiu Shibao (Global Times) du 15 juin.

« Ce n’est pas tant la misère matérielle qui est responsable de la tragédie, poursuit le Global Times. Mais une abjecte pauvreté en termes de développement mental : ces enfants auraient surtout nécessité un soutien psychologique. (…) Ce dont a besoin le pays, c’est d’incitations capables de pousser les parents travailleurs migrants à remplir leur obligation d’éducation parentale comme ils le devraient », conclut le quotidien conservateur.

La préfecture de Bijie, grande comme la Bretagne, cumule les handicaps : 70 % de ses 6,5 millions d'habitants vivent encore en zone rurale, contre moins de 50 % désormais pour l'ensemble du pays. Pas loin de 20 % de sa population, soit 1,2 million de personnes, est au-dessous du seuil de pauvreté chinois de 2 300 yuans par an (316 euros). Etre " enfant de l'arrière " y a longtemps été moins un stigmate qu'être un enfant pauvre tout court.

Les souffrances psychologiques et le désarroi émotionnel provoqués par ces séparations au long cours ont été longtemps sous-estimés en Chine. Ils commencent à faire l'objet d'études plus approfondies. Selon une enquête de l'ONG pékinoise Shangxuelushang (littéralement " sur le chemin de l'école ") portant sur" l'état mental des liushou ertong ", publiée à l'été 2015, 15 % des enfants délaissés – soit 9 millions d'enfants – verraient leurs parents moins d'une fois par an. Environ 30 % ne les voient pas plus d'une ou deux fois par an. " (...)

Le syndrome des enfants délaissés est un dommage collatéral de la course à l'ascension sociale : les parents migrants justifient de partir loin gagner de l'argent pour pouvoir payer à leurs enfants de bonnes études. Mais ils compromettent parfois davantage la capacité de ceux-ci à s'en sortir. Les couples migrants qui emmènent leur progéniture – on compterait 35 millions d'enfants dans ce cas, moitié moins que le nombre d'enfants restés " à l'arrière " – font face au défi de leur scolarisation là où ils travaillent. Or, le plus souvent, ils n'ont accès qu'à des " écoles pour migrants ", créées dans certains quartiers par les parents eux-mêmes et hors du système public. L'obtention du hukou, le permis de résidence auquel sont attachés toutes sortes de droits et de prestations sociales, continue d'être une gageure pour nombre des 270 millions de travailleurs migrants chinois, malgré un assouplissement récent dans les villes petites et moyennes.

Dans le Guizhou, rares sont les familles qui n'ont pas été confrontées aux dilemmes de la dislocation familiale pour raisons économiques. Liu Qin et son mari sont partis de Nayong il y a des années tenir un étal de rue à Guiyang, la capitale du Guizhou. Ils ont confié la garde de leurs deux plus jeunes enfants à leur fille aînée, Ding Ting, alors âgée de 13 ans. " On ne pouvait pas les avoir avec nous, on travaillait de 15 heures à 3 heures du matin, explique Liu Qin. Ma fille faisait la lessive, cuisinait et devait étudier en même temps. Elle m'appelait en pleurant quand les petits avaient filé et qu'elle ne pouvait pas les retrouver. Elle s'affolait, je pleurais aussi… " Puis le cadet a commencé à voler de l'argent pour jouer à des jeux en ligne. Le couple a pris la décision de rentrer.(...)

La sécurité est un sujet d'inquiétude à Nayong. Des voitures de police font le guet la nuit au coin des rues. En grandissant, les adolescents issus de familles aux liens distendus sont plus susceptibles de basculer dans la délinquance. Certains rejoignent les confréries criminelles typiques des petites villes chinoises. Les " gangs du Guizhou " ont ainsi fait parler d'eux ces dernières années jusqu'à Canton, la mégapole du Sud, et Hongkong.

Bien conscient de la bombe à retardement que constituent les enfants délaissés, le premier ministre chinois, Li Keqiang, a réuni le gouvernement fin janvier pour donner de nouvelles obligations aux institutions publiques, à la société civile mais aussi aux familles, en déclarant que le développement sain de ces dizaines de millions d'enfants était " une responsabilité commune ".

Dans le Guizhou, les localités rattachées à -Bijie ont annoncé, à l'été 2015, des mesures spécifiques. Le comté de Nayong a proposé de créer des " groupes de travail " dans chaque canton, de consacrer 8 % des dépenses à une fondation pour enfants délaissés et d'envoyer des messages vidéo aux parents sur les réseaux sociaux. En septembre, le gouvernement provincial du Guizhou a appelé ses comtés à réduire de 10 % par an le nombre de liushou ertong. Mais un fossé sépare ces bonnes intentions de la mise en œuvre d'actions concrètes et efficaces. Et l'argent fait défaut. Même si, depuis 2012, la préfecture de Bijie déclare allouer chaque année 8 millions d'euros aux " enfants de l'arrière ", l'utilisation de ces fonds est si opaque qu'un célèbre lanceur d'alerte de Canton, Zhou Xiaoyun, a exigé au début de l'année un audit de la justice.

Ici comme ailleurs, le développement des infrastructures de transport semble absorber tous les investissements. Non sans retombées positives : Bijie vient d'être relié au train à grande vitesse, et Nayong, à l'autoroute provinciale. Ce qui raccourcit un peu la distance qui sépare les villages de " l'arrière " des " lignes de front " à l'autre bout du pays. A défaut de combler le vide affectif qui hante les enfants délaissés des campagnes chinoises.

Brice Pedroletti

Beipanjiang Highway Bridge, Guizhou, commons.wikimedia.org

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