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  le blog geodatas

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Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


Les inégalités en Chine, sous-estimées par les autorités; un rôle particulier du logement citadin.

Publié par philippe piercy sur 12 Février 2017, 18:54pm

Catégories : #programme de Khâgne tronc commun

Les inégalités en Chine, sous-estimées par les autorités; un rôle particulier du logement citadin.
Les inégalités en Chine, sous-estimées par les autorités; un rôle particulier du logement citadin.

un extrait de la chronique deT. Piketty dans Le Monde du 12/2/17 (http://www.lemonde.fr/journalelectronique/donnees/protege/20170212/html/1268189.html

D'après les statistiques officielles, la Chine serait restée un pays faiblement inégalitaire, où les fruits de la croissance sont équitablement répartis. Or rien n'est moins sûr, comme l'illustrent les résultats d'une étude récemment réalisée avec Li Yang et Gabriel Zucman (disponible en ligne sur WID. world). En combinant des sources inédites, en particulier en confrontant des données fiscales et patrimoniales aux enquêtes et comptes nationaux, nous montrons que les données officielles sous-estiment fortement le niveau des inégalités en Chine et son évolution.

Entre 1978 et 2015, la croissance chinoise a incontestablement permis de sortir le pays de la pauvreté. La part du pays dans le PIB mondial est passée d'à peine 4  % en  1978 à 18  % en  2015 (alors que sa part dans la population mondiale déclinait légèrement, passant de 22  % à 19  %). Exprimé en parité de pouvoir d'achat et en euros de 2015, le revenu national par habitant est passé d'à peine 150  euros par mois en  1978 à près de 1 000  euros par mois en  2015. Si le revenu moyen du pays reste entre 3 et 4 fois plus faible qu'en Europe ou en Amérique du Nord, les 10  % des Chinois les plus aisés – soit 130  millions de personnes tout de même – disposent, eux, d'un revenu moyen équivalent à celui des pays riches.

Le problème est que les 50  % des Chinois les plus pauvres ont bénéficié d'une croissance deux fois plus faible que la moyenne. D'après nos estimations, qui doivent être considérées comme une borne inférieure de l'inégalité en Chine, la part des 50  % les plus pauvres dans le revenu national chinois est passée de 28  % à 15  % entre 1978 et 2015, alors que celle des 10  % les plus riches -passait de 26  % à 41  %. L'ampleur du phénomène est impressionnante : les niveaux d'inégalité -sociale chinois ont nettement -dépassé les niveaux européens, et se rapprochent à vive allure de ceux observés aux Etats-Unis.

On retrouve la même évolution, de façon encore plus spectaculaire, pour la concentration de la propriété privée. Entre 1995 et 2015, la part du patrimoine privé détenue par les 10  % les plus riches est passée de 41  % à 67  %. En vingt ans, la Chine est passée d'un niveau inférieur à celui observé en Suède à un niveau proche de celui des Etats-Unis. Cela traduit une forte inégalité d'accès au patrimoine immobilier (presque entièrement privatisé au cours de cette période) et un processus de privatisation partielle des entreprises réservé à de minces groupes, dans des conditions de grande opacité. A ce rythme, le risque est que la Chine développe une sorte de plouto-communisme, avec une concentration de la propriété privée plus forte que dans les pays capitalistes, le tout tenu par un Parti communiste unique.

A compléter par une intéressante position critique d'un sociologue chinois sur l'équité très limitée et l'iniquité crée par la condition sous-citadine de nombreux urbains illégaux en Chine et l'impossibilité d'accéder à un logement digne (http://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.fr/2011/09/chine-inegalites-et-segregations.html

Les problèmes d'iniquité en matière de logement naissent du système de différenciation des identités en fonction de la classification ou non en «urbain ». Après avoir d’abord créé une ségrégation absolue entre urbains et ruraux, le système socialiste a été transformé, dans les années 1980, par les différents gouvernements locaux en système de ségrégation entre les diverses catégories d'urbains, et cela avec une certaine efficacité. De nombreuses personnes habitant en ville mais ne possédant pas de d'«identité urbaine » ont des « certificats de résidence temporaire » (changzhu jumin hukou), des « certificats collectifs de résidence temporaire » (changzhu jiti hukou), des « certificats collectifs de courte durée » (linshi jiti hukou), des « visas de résidence » (juzhu zheng) ou encore des « visas de résidence de courte durée » (linshi juzhu zheng). A ces diverses catégories sont appliquées des traitements différents et cette fragmentation des conditions en termes d’exercice de pouvoir et d’obtention d'avantages sociaux constituent dorénavant une caractéristique fondamentale de la structure sociale urbaine.
 
D'un côté ce système de fragmentation n'est qu'une perpétuation, sous une autre forme, du système précédent. Hier, il s'agissait d'assurer l'industrialisation socialiste en discriminant les paysans qui devaient rester dans les campagnes et nourrir à bas prix la nouvelle classe ouvrière ; aujourd'hui on veut garantir la compétitivité économique en donnant aux habitants des villes des statuts précis et, notamment en maintenant dans des conditions subordonnées certaines populations originaires des régions rurales. D'un autre côté, ce système ne peut qu'influencer les modes actuelles de réception de la notion d'« équité sociale ». Le dédain dont font preuve les intellectuels et les élites sociales quant aux conditions de vie et de logement des paysans migrants et des couches populaires urbaines reflètent les exigences actuelles de la société urbaine en matière de « justice sociale ».
 
Celles-ci ne reposent pas sur le principe « juste » de protection envers les plus pauvres et les plus faibles mais sur des notions d' « équité relative » ou d' « équité limitée » en faveur des groupes les moins défavorisés parmi les groupes défavorisés. Les membres d'un pays en « post-développement » peuvent comprendre la dimension « utilitaire » et la « vision relative et limitée» de la notion d' « équité » que comporte le modèle chinois de développement comme le corollaire obligé de l'idéologie du développement, ce qui explique que ces systèmes sociaux inégalitaires peuvent perdurer sur de longues périodes et reproduire la même idéologie. Les différentes classes sociales partagent largement ces conceptions ce qui fait que le gouvernement peut, sans problème, s'opposer à la pression de la société visant à exiger l'équité sociale. Sous couvert de « favoriser l'Etat » d'« assurer le développement », non seulement le gouvernement adopte des politiques sociales qui remettent en cause les principes d'équité mais il va jusqu’à interdire aux membres de la société de lancer des activités visant à établir l'équité sociale sous prétexte de la nécessité absolue de « protéger la stabilité sociale ».
 
La différentiation des « capacités » des membres de la société à posséder une identité urbaine conduit à une fragmentation des intérêts des membres de la société et transforme, à des degrés divers, les intellectuels et les élites sociales en détenteurs d'intérêts acquis (jideliyi). Dans ce cadre, les problèmes rencontrés par les couches et les groupes sociaux les plus en difficulté ne peuvent que rarement être transformés en problèmes « d'injustice sociale ». Ces difficultés sont d’ailleurs généralement intégrées ou écartées par un système de différentiation des capacités « à être urbain » et de fragmentation des intérêts. N'oublions pas que, depuis peu, les gouvernements municipaux établissent et appliquent des politiques du logement dont l'objet principal est la catégorie des « cols blancs à revenus moyens » (zhongdeng shouru de bailing jieceng). Les profondes inégalités de situation vis-àvis du logement que nous venons de diagnostiquer ne sont que le produit de cette logique qui favorise les couches moyennes au détriment des couches populaires vivant dans les zones urbaines.
 
Chen Yingfang est Professeur au département de sociologie de l'université normale de la Chine de l'Est (Shanghai)
Traduction et notes de Jean-Louis Rocca

 

 

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