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  le blog geodatas

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Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


Inégalités, un défi écologique ?

Publié par philippe piercy sur 5 Mars 2017, 11:13am

Catégories : #programme de Khâgne tronc commun

Inégalités, un défi écologique ?

Dans la revue Projet (revue engagée, fondée par les Jésuites, dans un courant de Christianisme social), un important dossier comportant des articles très synthétiques sur les inégalités, leur acceptabilité, leur dimension environnementale; accessible par le lien http://www.revue-projet.com/dossier_revue/inegalites/

Présentation du débat et des contributions (voir ensuite un extrait de la contribution très synthétique de M. Duru-Bellat)

En 2015, la fortune cumulée de 62 personnes équivaut à celle de la moitié la plus pauvre de l’humanité, selon Oxfam ! Même si la méthode de calcul peut toujours être débattue, le chiffre reflète une réalité insupportable. Si les inégalités entre pays ont reculé au cours des dernières décennies (Afrique subsaharienne mise à part), celles entre individus ont explosé – et plus encore en termes de patrimoine que de revenus. Dans des proportions certes variables selon les pays – la France se situant quelque part entre le Danemark et les États-Unis – elles ont atteint une telle ampleur que même le Fonds monétaire international, longtemps le héraut du néolibéralisme, s’en inquiète. Mais pas nécessairement pour les bonnes raisons : comme si de leurs incidences sur la croissance pouvait dépendre notre tolérance aux inégalités (cf. R. Sénac) !

Comment justifier de pareils écarts ? Certainement pas par le mérite, contrairement à ce qu’une idéologie sournoise avance comme une vérité scientifique (cf. D. Girardot) : selon la Banque mondiale, notre niveau de revenu s’explique pour 60 % par notre pays de résidence, et pour 20 %, par notre origine sociale (cf. M. Duru-Bellat) … Et pourtant, bien des hommes et des femmes en bas de l’échelle sont renvoyés à la terrible accusation d’être, par leur faute, « inutiles » pour la société (cf. P.N. Giraud et les propos recueillis par J.-M. Boisselier). Les écarts de richesse rendent nos sociétés malades – du stress, de la dépression, de la délinquance (cf. R. Wilkinson) … Ils travestissent nos démocraties, jusqu’à les transformer en « ploutocraties ». Mais il y a plus.

Les inégalités mettent aujourd’hui en péril les conditions de vie sur terre – et d’abord pour les plus pauvres (cf. M. Drique et C. Lejeune). Elles nourrissent la spirale consumériste quand le mode de vie insoutenable des plus riches est érigé en modèle ; elles fragilisent la cohésion sociale et le crédit des autorités politiques au moment où il faudrait engager de lourdes mutations ; elles mettent en position de force ceux-là mêmes qui fondent leur fortune sur des modes de production et de consommation insoutenables. Loin de concurrencer l’impératif de justice sociale, la sauvegarde de notre maison commune en fait une question de survie pour l’humanité. Mais il ne suffira pas de mieux répartir les richesses, si celles-ci sont assises sur le dérèglement du climat, l’élimination des espèces et la surexploitation des ressources.

L’humanité dans son ensemble devra trouver une forme de sobriété. Sans renoncer à offrir des conditions de vie dignes aux centaines de millions d’êtres humains aujourd’hui privés de l’essentiel. Un plancher social, un plafond écologique : l’espace situé entre ces deux balises est le seul horizon éthiquement acceptable pour notre humanité (cf. K. Raworth). Le défi est colossal : pas un pays ne concilie aujourd’hui ces deux impératifs. Mais une chose est certaine : cet horizon est inaccessible sans une réduction drastique des inégalités. Non pas « l’élévation » de l’humanité entière au mode de vie occidental, mais bien plutôt une convergence vers des modes de vie sobres et décents. Les transformations requises dans nos pays riches sont profondes. Car le lien entre niveau de richesse et empreinte écologique, sans être mécanique, est étroit : nous sommes, avec les riches des pays émergents, ceux qui importons le plus, qui nous déplaçons le plus, qui émettons le plus grand volume de gaz à effet de serre (cf. N. Gondran et A. Boutaud).

Réduire les inégalités : une exigence écologique et sociale. C’est cette conviction, aujourd’hui partagée par un ensemble d’associations et syndicats, de sensibilités et de missions sociales variées, avec lesquels la Revue Projet travaille depuis deux ans, qui anime ce numéro. Qui préside aussi à la tenue d’un colloque au Conseil économique social et environnemental, du 16 au 18 février 2017. Avec une grande modestie : la profondeur des ruptures à opérer invite d’abord à explorer des pistes – reconnaissance des biens communs (cf. M. Renault), allocation universelle (cf. F. Augagneur), réforme des institutions (cf. C. Guimont)…, à en débattre. Avec détermination, car le monde à naître est déjà en gestation, notamment à l’échelle locale – des coopératives d’énergie allemandes (cf. A. Rüdinger) à certaines collectivités locales (cf. S. Anderson). Mais aussi parce qu’il faudra vaincre bien des résistances pour plafonner les écarts de revenus (cf. L. Leclair et J. Merckaert) ou réallouer les rentes aujourd’hui captées par quelques-uns (cf. P. Askenazy). Avec enthousiasme enfin, parce que la sobriété n’est pas une mode, ni un acte de contrition, mais la reconnaissance que nous appartenons à une même famille humaine : il s’agit, comme y invitait Gandhi, de « vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre ».

extrait de l'article de M. Duru.Bellat, critiquant la commode justification de la "méritocratie" comme justifiant les inégalités, puis articulant inégalités sociales et mondiales:

La référence au mérite est toujours fragile. Parce que le mérite relève d’un jugement social fluctuant selon les valeurs du moment – quelles qualités, quelles compétences vont avoir le vent en poupe à l’école par exemple – et selon l’organisation, les conditions matérielles et les normes du monde du travail. Mais aussi parce que le mérite, comme critère justifiant des rémunérations, ne peut jamais être strictement démontré : en particulier, la part de ce que l’on hérite de sa famille et de ce qui relève des efforts personnels est impossible à évaluer. Le mérite ne produit jamais que des justifications contestables ; la méritocratie est incapable de légitimer les inégalités. (...)

La remarque est encore plus évidente quand on entend dénoncer les inégalités mondiales. Rien ne peut justifier que selon le pays où l’on a la chance ou la malchance de naître, votre espérance de vie soit d’une cinquantaine d’années (en Afghanistan ou au Tchad…) ou supérieure à 82 ans (en Australie ou au Japon…). Quant à essayer de justifier les revenus de chacun, ce n’est pas moins hasardeux : on estime aujourd’hui qu’une part importante du revenu personnel (environ 60 %) dépend du pays où l’on est né ; si on y ajoute les 20 % qui s’expliquent par l’origine sociale, on voit que ce que l’on gagne est dû avant tout à cette « prime » dont on est doté à la naissance, et les efforts personnels pèsent d’un poids bien plus faible. On est ainsi fondé à parler d’injustice. (...)

Mais, face aux inégalités entre pays, d’autres arguments sont couramment développé. Tout débat sur la justice amène à poser la question de la responsabilité. En la matière, même si les points de vue divergent quant aux poids relatifs des facteurs locaux et internationaux dans la pauvreté mondiale, peu de spécialistes exonéreraient les pays riches de toute responsabilité en la matière. Nos pratiques et nos politiques accentuent parfois les difficultés des pays pauvres, et notre richesse actuelle s’explique, pour une part, par le profit que nous tirons de nos échanges avec eux. La libéralisation du commerce est largement asymétrique et les estimations de la Banque mondiale montrent que les protections tarifaires dont se dotent les pays industrialisés coûtent aux pays en développement au moins 100 milliards de dollars par an, soit l’équivalent de toute l’aide publique au développement. Le verdict d’injustice est donc renforcé : non seulement on ne choisit pas son pays, mais par ailleurs, les pays riches ne sont pas sans responsabilité dans la situation de nombre de pays pauvres, qui sont eux-mêmes, pour une part, source de notre propre richesse.

Au-delà des arguments éthiques, on peut mobiliser aussi, pour convaincre de la nécessité de lutter contre ces inégalités, des considérations montrant que ceci va dans le sens de nos propres intérêts : les inégalités nous nuisent. Les arguments sont à la fois de nature sociologique et économique, mais aussi de nature écologique.

Tant qu’il y a des pays riches et des pays pauvres, les premiers ont le pouvoir et la capacité de transférer leurs pollutions dans les seconds. Alors que si les inégalités étaient moindres et si les réglementations internationales garantissaient des marchandages moins déséquilibrés, on voit mal pourquoi les pays pauvres accepteraient d’accueillir sur leur sol tous les déchets des pays riches ou de brader à des firmes étrangères le droit d’exploiter leurs ressources naturelles. Et dans ce cas, les pays riches seraient incités bien plus qu’actuellement à limiter leur pollution. On peut ajouter que l’atteinte d’un consensus mondial sur les questions environnementales serait d’autant plus réalisable que s’atténueraient les inégalités entre pays.

Comme le notent Jean-Michel Severino et Olivier Ray, « la montée continue des inégalités mondiales n’a pu être gérée pour l’instant que parce qu’une part croissante des plus pauvres voyaient leurs conditions de vie s’améliorent ». Mais, à l’évidence, on ne peut compter sur l’accroissement infini de la taille du gâteau, et le butoir écologique constitue l’argument suprême pour défendre la lutte contre les inégalités mondiales. Une perspective de justice globale, dépassant le cadre des États et focalisée sur les inégalités, constitue la voie la plus pertinente pour les résoudre.

 
 

 

 

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