Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

  le blog geodatas

le blog geodatas

Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


Actualité éthiopienne

Publié par philippe piercy sur 16 Novembre 2005, 12:46pm

Catégories : #Hypokhâgne

Vous trouverez ci dessous un article récent du Monde qui peut être mis en perspective avec les documents sur les aspects de la crise éthiopienne:
Point de vue

L'Ethiopie au bord de la guerre civile, par René Lefort

LE MONDE | 14.11.05 | 14h35  •  Mis à jour le 14.11.05 | 14h35
Augmentez la taille du texte
Diminuez la taille du texte
Imprimez cet article
Envoyez cet article par e-mail
Recommandez cet article
Classez cet article
Réagissez à cet article
En quelques heures, la contestation qui éclate le 1er novembre dans les rues d'Addis-Abeba déferle sur les autres villes éthiopiennes. Férocement réprimée, elle devient une émeute, l'Ethiopie est au bord de la guerre civile. Des troupes d'élite provoquent un bain de sang. Les dizaines de morts, les milliers d'arrestations, la détention au secret des dirigeants de l'opposition dissiperont-ils enfin les mythes qui entourent le régime de Meles Zenawi, maître du pays depuis 1991 ?

Le pouvoir fait accroire que l'autosuffisance alimentaire serait en vue. Or, si les secours épargnent désormais la famine aux campagnes, où vivent 85 % des 77 millions d'Ethiopiens, la faim chronique s'y étend. En "bonne" année, comme en 2005, plus de dix millions d'entre eux ont un besoin vital de concours extérieurs. A tendance inchangée et en année "normale", ils seraient une quarantaine de millions dans vingt ans, selon les instituts de recherche indépendants éthiopiens les plus fiables tels que l'Ethiopian Economic Association.

Les prévisions sont aussi sombres en cas de grande sécheresse, celle qui survient en moyenne tous les cinq ans. En 1984-1985, avec son million de morts, elle a frappé cinq millions d'Ethiopiens. En 2003, treize millions ont été touchés. La prochaine grande sécheresse concernerait dix-huit à vingt millions de personnes.

Depuis sa conquête du pouvoir, en 1991, Meles Zenawi poursuit une stratégie de développement fondée sur une hausse de la productivité de la masse des paysans. Quelle que soit sa pertinence, sa mise en œuvre a failli. Au mieux, les rendements stagnent. L'augmentation de la production, surtout due à l'extension des surfaces cultivées, ne rattrape pas le doublement de la population tous les quarts de siècle. La production et le revenu par habitant rural restent nettement moindres que dans les dernières années du règne d'Hailé Sélassié, renversé en 1974.

Les handicaps naturels, techniques et démographiques, toujours invoqués, masquent la raison première de cet échec : l'autoritarisme tentaculaire et insatiable des pouvoirs publics qui étouffe la paysannerie. Ils décident, elle exécute à grands coups de travaux obligatoires et de contributions "volontaires". Ce développement forcé dévore le quart du travail d'un paysan. Il doit s'y soumettre : la terre qu'il cultive appartient à l'Etat qui, en plus, dispose d'un quasi-monopole des intrants agricoles. De fait, les aptitudes et les moyens des autorités comme des agriculteurs se neutralisent dans un affrontement larvé au lieu de se conjuguer.

On pouvait espérer, après la promesse du chef de l'Etat, que les élections générales du 15 mai seraient pour la première fois "libres et équitables", à la grande satisfaction des donateurs. Jusqu'aux dernières semaines de la campagne, elles le furent peu ou prou, car, s'il s'attendait à un désaveu dans les villes, il escomptait un plébiscite dans les zones rurales. Mais, lorsque les premiers dépouillements annoncent une énorme poussée de l'opposition et sa possible victoire, le mythe d'un Meles Zenawi démocrate vole en éclats. A peine le décompte électoral commencé, il décrète l'état de siège, annonce sa victoire puis, après trois longs mois de manoeuvres frauduleuses, se fait officiellement octroyer 360 sièges sur 547. Il exige ensuite des partis d'opposition une double capitulation : avaliser leur "défaite" électorale et ne faire que de la figuration afin que le régime puisse s'afficher pluraliste sans que ses oligarques cèdent une once de leurs pleins pouvoirs politiques et économiques.

A la hâte, le Parlement sortant décide de transformer les règles de la vie parlementaire : désormais, il faudra l'accord de 274 députés (au lieu de 20 précédemment) pour inscrire un point à l'ordre du jour de l'Assemblée. Dans la foulée, il lève l'immunité des députés du principal parti d'opposition majoritaire, le Parti de la coalition pour l'unité et la démocratie (CUDP), qui refusent d'y siéger. A toutes les concessions de la Coalition, jusqu'à son acceptation tacite des résultats officiels, à toutes ses demandes d'ouvrir un vrai dialogue, à ses appels à la seule "désobéissance civile", ne répondent que sa diabolisation et la répression. Meles Zenawi ne s'y serait pas pris autrement s'il voulait que le seul exutoire de son rejet dans les urnes soit une explosion populaire qui échapperait aux organisations d'opposition, mais dont il les rendrait responsables, et qu'il écraserait au nom du maintien de l'ordre.

Subjuguée, la communauté internationale adulait ce dirigeant. Elle s'était laissé convaincre de la réussite de son libéralisme affiché et de la sincérité de sa rupture avec l'ultra-maoïsme de ses années de guérilla ainsi qu'avec la vieille culture abyssine de ses prédécesseurs, où le pouvoir ne se conquiert et ne se perd que par la force. Elle jugeait même – autre mythe – que l'instauration du fédéralisme après des décennies de centralisation outrancière équilibrait enfin les relations entre toutes les nations et les peuples d'Ethiopie.

Or, derrière ce fédéralisme en trompe-l'oeil, le règne du Front populaire de libération du Tigré (FPLT) de Meles Zenawi a aiguisé les tensions ethniques. Pis : comme pour dévoyer un affrontement politique en une vengeance ethnique évidemment inacceptable, la Coalition est accusée de faire sien le "chauvinisme" antitigréen de son aile la plus extrême, et même de nourrir un projet génocidaire qui ramènerait le précédent rwandais à un "jeu d'enfant".

Malgré une telle situation, les donateurs acceptent que l'utilisation de leur aide, le quart du PIB, échappe à leur contrôle. La communauté diplomatique a appuyé de facto le coup de force de l'"homme fort" de l'Ethiopie. Elle a salué l'" ouverture sans précédent" durant la campagne électorale, qui marquerait " un pas important" vers la démocratie. Elle a endossé le verdict électoral officiel, tout en le jugeant entaché d'"irrégularités". Seule la mission d'observation de l'Union européenne a estimé que le scrutin n'était pas "à la hauteur des normes internationales".

Enfin, la médiation emmenée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni pour dénouer la crise, et sous couvert de légalisme, a contraint l'opposition à se soumettre aux arbitrages biaisés rendus par des institutions prétendument "indépendantes" telles que le Bureau électoral national. Puis elle l'a poussée à siéger au Parlement.

Jamais les médiateurs n'ont obtenu en contrepartie la moindre inflexion du régime. Certes, le sommet du G8 de Gleneagles, en juillet, auquel Meles Zenawi était invité avec quatre autres chefs d'Etat d'Afrique noire, avait lié l'accroissement de l'aide au respect de "la bonne gouvernance, la démocratie et la transparence". Mais, en réalité, seule prime la stabilité dans une Corne de l'Afrique. L'actuel dirigeant semble le meilleur garant face à une alternance que l'insigne faiblesse des partis d'opposition rendrait aventureuse. Pour le moment, il est persuadé du blanc-seing de la communauté internationale. Celle-là même qui est aussi l'ultime espoir des démocrates éthiopiens.

René Lefort, chercheur indépendant, ancien directeur du Courrier de l'Unesco, est un spécialiste de la Corne de l'Afrique.

RENÉ LEFORT
Article paru dans l'édition du 15.11.05

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Articles récents