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  le blog geodatas

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Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


Deux article du Monde sur le choix éthiopien de l'hydroélectricité

Publié par philippe piercy sur 11 Juin 2010, 11:16am

Le Monde| 08.06.10 | 15h35  •  Mis à jour le 08.06.10 | 15h37

L'Ethiopie parie sur l'énergie électrique

 

Des personnes font la queue pour recevoir de l'eau, à 75 kilomètres de la ville de Gode, en Ethiopie.

AFP/JOEL ROBINE

Des personnes font la queue pour recevoir de l'eau, à 75 kilomètres de la ville de Gode, en Ethiopie.

Addis Abeba Envoyé spécial

L'objectif du gouvernement éthiopien ne manque pas d'ambition : transformer en quelques années ce pays pauvre en puissance hydroélectrique régionale, exportatrice d'énergie, alors qu'il est actuellement l'un de ceux où l'accès de la population à l'électricité est parmi les plus bas du monde.

Pour ce faire, le premier ministre, Meles Zenawi, partisan du développement de son pays à marche forcée, n'a pas à redouter d'opposition intérieure qui viendrait à reprendre les campagnes de plusieurs organisations non gouvernementales étrangères doutant de la fiabilité des études officielles d'impact sur les écosystèmes. Meles Zenawi et son parti (l'EPRDF) règnent sans partage sur le pays.

La construction du barrage Gibe III dans la vallée de l'Omo, à 350 kilomètres au sud d'Addis Abeba, concentre ainsi les espoirs éthiopiens et les critiques des ONG. Depuis le début des travaux en 2006, un ballet de camions et d'excavatrices creuse la montagne. D'ici à 2012 s'élèvera sur ce site un barrage de 240 mètres de haut, le plus grand d'Afrique. Il alimentera une centrale hydroélectrique de 1 800 mégawatts, soit le double de la consommation totale d'électricité en Ethiopie en 2009.

Ce projet, le plus ambitieux jamais entrepris dans le pays, a provoqué une levée de boucliers de la part de groupes de défense de l'environnement. En janvier, une coalition d'ONG, comprenant notamment International Rivers et Survival International, a lancé une pétition pour demander l'arrêt des travaux. "Le barrage, s'il n'est pas arrêté, va provoquer insécurité alimentaire, faim chronique, dépendance à l'aide alimentaire, conflits parmi les populations locales pour le contrôle des, déjà, maigres ressources naturelles", affirment les pétitionnaires.

Selon eux, Gibe III et son lac de retenue long de quelque 150 kilomètres abaisseront de 10 mètres le niveau des eaux du lac Turkana. A cheval sur l'Ethiopie et le Kenya, il est alimenté à 80 % par les eaux de l'Omo. Cela menacerait la survie de plusieurs centaines de milliers de personnes dans les deux pays, affirment les ONG.

Le calcul des autorités éthiopiennes est tout autre. Depuis plusieurs années, le gouvernement éthiopien issu de l'ancienne guérilla marxiste tigréenne applique une politique active et très planifiée de développement des infrastructures. Une marche forcée qui ne s'embarrasse guère du sort des populations vivant initialement sur le tracé des chantiers. Mais pas un mois ne s'écoule sans une inauguration de route, d'université, d'école ou de dispensaire. Trois barrages ont été inaugurés au cours des deux dernières années. "La plupart de ces réalisations sont financées par des prêts ou des aides internationales, mais l'Ethiopie est l'un des rares pays d'Afrique où les projets sont menés à bien, où la corruption n'engloutit pas l'argent prévu", remarque un diplomate occidental.

Pour cette raison, Addis Abeba est choyé par les institutions financières internationales. Et lorsque celles-ci se font tirer l'oreille, le premier ministre sait fort bien jouer de la concurrence. Ce fut le cas pour Gibe III. Sollicitée, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement avaient réservé leur réponse, estimant que le pays doit diversifier ses investissements, surveiller le niveau de son endettement, mieux évaluer l'impact écologique et humain.

Qu'à cela ne tienne. L'Ethiopie a sollicité la Chine. Le 19 mai, le chef exécutif de la compagnie éthiopienne d'électricité (EEPCo), Mihret Debebe, et le président de la Dongfang Electric Corporation, Luo Zhigang, ont signé un protocole d'accord de 459 millions de dollars destinés à Gibe III.

Le coût total du barrage est estimé à 1,5 milliard d'euros (pour un produit intérieur brut (PIB) de 21 milliards d'euros en 2009), mais l'Ethiopie a décidé d'avancer les travaux avant même d'avoir bouclé le financement total de l'opération. Selon Mihret Debebe, la Banque industrielle et commerciale de Chine se serait engagée à couvrir 85 % du coût total. Et les Chinois de Sinohydro étudient déjà la construction d'un Gibe IV, toujours sur l'Omo.

Car l'Ethiopie croit en ses réserves hydrauliques comme d'autres parient sur le pétrole. "Le potentiel hydroélectrique de l'Ethiopie est énorme", affirme Debay Tadesse, chercheur à l'Institute for Security Studies (ISS) à Addis Abeba. Le gouvernement ambitionne ainsi de multiplier par neuf ses capacités de production en quelques années, passant de 1 000 à 9 000 mégawatts.

"L'Ethiopie pourrait fournir de l'électricité à une grande partie du continent", ajoute le chercheur de l'ISS. Un continent qui part de très, très loin. Selon une étude récente de la Banque mondiale, les 48 pays d'Afrique subsaharienne (800 millions d'habitants) produisent ensemble autant d'électricité que l'Espagne (45 millions d'habitants).

Ainsi, en Ethiopie, qui aime à se définir comme le "château d'eau d'Afrique de l'Est", seulement 2 % de la population rurale (80 % des 80 millions d'habitants) a accès à l'électricité. "Il est inconcevable de développer le pays sans énergie électrique. Comment faire fonctionner écoles, hôpitaux, PME, systèmes d'irrigation sans électricité ?", demande Debay Tadesse.

Au-delà du raccordement des foyers éthiopiens au réseau électrique - ce qui pose la question du développement du réseau de distribution -, l'objectif est surtout d'exporter de l'énergie et d'encaisser des devises. Ce sera prochainement le cas avec le barrage du lac Tana - où le Nil bleu prend sa source - construit par la société italienne Salini et inauguré en mai. Un contrat d'exportation vers le Soudan voisin devrait rapporter 150 000 dollars par jour à l'Ethiopie. D'autres contrats ont été signés avec le Kenya et Djibouti.

Christophe Châtelot

 

 



"Sur la gestion du Nil, l'Egypte devra coopérer avec les Etats en amont"



Ana Cascao est chercheuse au Stockholm International Water Institute (SIWI), spécialiste des relations entre pays riverains du bassin du Nil

 

Quelle est l'origine de la crise diplomatique qui oppose l'Egypte et cinq pays situés à l'amont du Nil, lesquels ont signé le 14 mai un accord sur le partage du fleuve ?

L'Ethiopie, le Kenya, le Rwanda, l'Ouganda, et la Tanzanie réclament de l'eau pour leur développement. Aujourd'hui, le Nil est partagé entre les pays d'aval : le Soudan en utilise un quart et l'Egypte les trois quarts. Bien qu'elle ne contrôle pas les sources du fleuve, l'Egypte est "hydro-hégémonique". C'est un héritage historique. Elle ne dispose pas d'autre source d'approvisionnement en eau douce, et c'est le fleuve qui, depuis toujours, fait vivre le pays. Pendant la période coloniale, Le Caire a obtenu de la Grande-Bretagne la signature d'un accord très favorable avec les pays d'amont, qui sécurise ses droits et lui garantit un droit de veto sur tout nouveau projet.

Les pays de l'amont ont-ils d'autres sources d'eau douce ?

Leur pluviométrie est plus élevée qu'en Egypte et au Soudan. Pendant longtemps, ces pays étaient peu peuplés et ont pu se contenter d'une agriculture pluviale. Mais aujourd'hui, il pleut moins qu'auparavant, et leur population croît. Ils réclament le droit de sécuriser leur approvisionnement en eau et en énergie hydroélectrique par des barrages.

Quelle est la marge de manoeuvre de l'Egypte ?

Faible. Les pays de l'amont ont les moyens de financer leurs infrastructures grâce à la Chine, qui les soutient en leur proposant des tarifs défiant toute concurrence. Soit ils les mèneront de façon unilatérale, soit dans un cadre de coopération auquel l'Egypte a tout intérêt à participer, si elle veut avoir accès aux documents et garder une voix au chapitre. L'équilibre politique change dans la région. La Chine gagne de l'influence, l'Egypte en perd.

Pourquoi s'est-elle retirée de la négociation sur le partage ?

L'accord ne comporte en fait aucun chiffre. Il fixe le futur cadre de coopération entre Etats riverains. Une ligne du texte mentionne leur "sécurité hydrique", une formule vague qui devait satisfaire tout le monde. L'Egypte l'a refusée, exigeant que ses droits historiques soient -mentionnés, et son allié le Soudan également. L'Egypte se pense comme propriétaire du Nil. Tout le monde connaît ces droits dans le pays, même l'homme de la rue. La classe politique n'a pas su expliquer au peuple que l'accord ne redistribuait pas l'eau, mais que c'était une base pour la coopération, que la discussion sur les quantités viendrait plus tard. C'est un problème de politique intérieure.

Concrètement, qui craint-elle ?

L'Ethiopie, qui contrôle 85 % du débit du fleuve. Mais le paradoxe est qu'il y a en fait de l'eau pour tout le monde.

C'est-à-dire ?

Enormément d'eau s'évapore du lac Nasser, qui est au milieu du désert. Si des réserves étaient construites dans les montagnes éthiopiennes, cette perte serait très réduite, il y aurait peut-être même plus d'eau dans le Nil - mais elles seraient en dehors du territoire égyptien. De plus, l'Ethiopie s'engage dans l'hydroélectricité. L'Egypte n'a pas grand-chose à en craindre, car ces projets laissent l'eau s'écouler. La véritable menace n'est pas l'Ethiopie, mais le Soudan.

Pour quelle raison ?

C'est le seul pays de la région qui possède un gros potentiel agricole. Des projets d'irrigation, qui, eux, consommeraient énormément d'eau, sont prêts. Mais l'Egypte ne parle pas de cela, car elle ne veut pas mettre en péril cette alliance.

Doit-on craindre des conflits armés liés à l'eau dans la région ?

Pour l'instant, nous sommes dans une guerre des mots, pas de l'eau. L'Egypte mène une grande campagne pour dissuader la République démocratique du Congo et le Burundi de signer l'accord de coopération, car il faut six signatures pour qu'il entre en vigueur. Mais à moyen terme, l'Egypte devra coopérer. Elle a beaucoup plus à perdre qu'à gagner d'un conflit armé avec les pays d'amont. En revanche, si le Soudan veut à son tour plus d'eau, je serai moins catégorique.

 

Propos recueillis par Gaëlle Dupont

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