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  le blog geodatas

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Eléments complémentaires aux cours de Philippe Piercy, professeur de géographie en Classes préparatoires littéraires, Lycée Berthollet (74).


Jean-François Pérouse : “Istanbul offre à l’Europe une énergie dont elle a besoin”

Publié par philippe piercy sur 20 Mars 2010, 18:32pm

Catégories : #programme de Khâgne tronc commun

>Dans Télérama cette semaine (Télérama (France) n° 3140, 20-26 mars 2010. pp. 20-24), une interview de F Pérouse:

Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard

Installé à Istanbul depuis onze ans, cet urbaniste observe les mutations de la ville en témoin privilégié. Le portrait qu’il en dresse contredit les clichés.

« Je suis peut-être devenu un généraliste d’Istanbul », lâche Jean-François Pérouse, en s’excusant. Mais ce géographe, responsable de l’Observatoire urbain d’Istanbul, enseignant à l’Université Galatasaray et traducteur d’ouvrages d’Orhan Pamuk, est tout le contraire : un obsédé du détail. Chercheur et – qu’il nous pardonne – vagabond, Pérouse est arrivé sur les bords du Bosphore en 1999, pour un séjour qui devait durer six mois. Il n’est jamais reparti. Onze ans qu’il arpente la ville à la recherche de clefs sur son évolution culturelle, démographique et urbaine. La périphérie est son territoire de prédilection, le turc et le kurde sont ses langues d’adoption, il fonctionne à l’immersion. Et lutte pour qu’Istanbul, la mégapole qui croît plus vite que son ombre, soit perçue dans toute sa richesse humaine, délivrée des mythes, arrachée aux clichés colportés par les dépliants touristiques.

Comment parler d’Istanbul sans se laisser happer par la mythologie dans laquelle baigne la ville ?

Une avalanche de références picturales ou littéraires – on pense à Gérard de Nerval, à Flaubert ou à Pierre Loti – accompagne en effet le voyageur européen découvrant Istanbul. Elle le cantonne à quelques hauts lieux, comme le palais de Topkapi ou la Mosquée bleue, qui sont autant de… lieux communs. Aussi beaux soient-ils, ces sites le coupent de l’Istanbul d’aujourd’hui, mégapole contemporaine, branchée sur l’économie mondiale, habitée par des populations qui n’ont plus rien à voir avec celles rencontrées par les voyageurs, du XVIe au XXe siècle. Une nouvelle dynamique anime la ville moderne, qui tente de réinvestir son histoire, de la réinventer dans un cadre international et ultracontemporain. Il faut donc, autant que possible, faire table rase des vieilles références…

C’est ce que vous faites avec l’Observatoire urbain d’Istanbul ?

Elle a beau être la plus grande métropole du pourtour méditerranéen, cette ville reste peu connue de la recherche occidentale. Mais la France dispose depuis longtemps d’un formidable outil pour comprendre la complexité turque et sortir des « impressions » : c’est l’Institut français d’études anatoliennes, créé en 1930 par l’architecte-archéologue Albert Gabriel, et qui accueillit en son temps Georges Dumézil. Fondé en 1988 par l’Institut, l’Observatoire urbain tente de construire la mémoire récente d’Istanbul grâce à l’accumulation de données photographiques, cartographiques, et de rapports d’activités des mairies… Ce travail d’arpentage, de reconnaissance des nouveaux quartiers, me semble important pour cerner cet étalement vertigineux.

A quand remonte le basculement dans la modernité ?

On peut tracer une première ligne en 1923 : cette année-là, la République turque est proclamée, Ankara remplace Istanbul comme capitale, et l’écrivain Pierre Loti, qui a fixé dans ses livres une image désuète de la ville, s’éteint, à 73 ans. Mais la grande mutation économique, celle qui permet de comprendre la mégapole contemporaine, date du milieu des années 1980. Le tissu urbain actuel a émergé à 80 % après cette date ; l’industrie turque s’oriente résolument vers l’exportation, et cette révolution économique s’accompagne d’une révolution touristique que la Banque mondiale avait appelée de ses vœux dès la fin des années 1970. Un moment important pour Istanbul, qui redécouvre à cette occasion un passé dont le rayonnement dépasse largement le cadre de la Turquie : l’horizon des Stambouliotes s’élargit aux dimensions de la Méditerranée, des Balkans, et même du monde. Un troisième événement, enfin, transforme la ville : l’effondrement de l’URSS et l’ouverture à l’Est, qui « repositionne » Istanbul dans les courants migratoires internationaux. C’est l’époque des premiers « navetteurs » – des particuliers originaires de Pologne, de Libye, de Bulgarie, d’Ukraine… –, qui viennent plusieurs fois par an acheter des produits qu’ils revendront dans leur pays. Ce « tourisme à la valise », comme on l’appelle, à la fois religieux, familial et commercial, est encore très florissant.

D’où vient l’énergie bouillonnante que l’on ressent dans la rue ?

D’abord de cette nouvelle vocation d’Istanbul comme place commerciale internationale. Les cinq cent mille petits vendeurs de rue qui envahissent la ville participent à ce foisonnement… et forment l’envers du décor de ce qu’on a appelé un peu vite la « movida stambouliote ». Mais l’ouverture au monde, et une focalisation moins obsédée de la République sur l’Etat-nation ont aussi changé les modes de vie et de création artistique. En quelques années, on est passé de l’idée qu’il n’existait qu’une seule identité turque à l’affirmation qu’on peut être turc et kurde, turc et arabophone. Istanbul est devenue le laboratoire naturel de ces combinaisons, de cette hybridation des identités, et cela se sent, comme en témoigne la création de l’Institut kurde ou l’apparition, au cinéma, de dialogues en kurde sous-titrés en turc. La première fois, c’était en 1999, dans Voyage vers le soleil. Ce qui semble banal aujourd’hui ne l’était pas il y a dix ans.

La politique culturelle de la ville favorise-t-elle ce bouillonnement ?

Il faut plutôt parler « des » politiques culturelles, car elles sont menées par des institutions, des réseaux et des mouvances idéologiques souvent concurrentes. D’un côté, les acteurs publics locaux, notamment la mairie d’Istanbul, véritable Etat dans l’Etat avec treize millions d’administrés et un budget supérieur à celui de certains pays des Balkans : son action culturelle repose sur l’éducation et la formation, et fonctionne selon un système de valeurs très clairement conservatrices. Elle réalise par exemple un gros travail auprès des femmes et des jeunes, axé sur l’acquisition de savoir-faire artisanaux. Objectif : permettre aux femmes d’acquérir une compétence, c’est-à-dire potentiellement un revenu, donc une relative autonomie… et s’assurer en même temps de leur adhésion à une culture qui les maintient dans un certain rôle, centré sur la famille. Idem pour les jeunes : les cours de langue et d’informatique, l’accent mis sur l’alphabétisation sont évidemment des objectifs louables. Mais cette éducation, qui valorise le passé ottoman et l’histoire plus récente de la République, vise l’adhésion de tous à une certaine idée de la nation. Régulièrement, les habitants d’Istanbul, dont 60 % sont nés hors de la ville, sont invités par des campagnes à se réapproprier leur histoire, sur le thème « devenez stambouliote »…

On trouve aussi, surtout dans le centre, beaucoup de galeries privées, de théâtres ou de lieux de concert branchés …

C’est une autre facette de la vie culturelle, privée ou semi-privée, liée à des fondations rattachées à des groupes industriels. De jeunes artistes étrangers sont invités pour des séjours durables, les galeries d’art se multiplient et le théâtre offre d’excellents programmes, même s’il est de plus en plus contaminé par les séries télévisées ! Malheureusement, ce secteur privé milite pour l’alignement d’Istanbul sur des productions internationales standardisées et reste aveugle au potentiel créatif de la population. Il vit sur le fantasme de l’Istanbul légendaire ou sur des références étrangères sélectives, essentiellement les Etats-Unis et l’Europe occidentale. Or, ce qui fait l’intérêt d’Istanbul, c’est aussi le statut de la littérature orale, de la poésie ou de la musique, des pratiques culturelles peu visibles, mais très répandues. Une soirée entre étudiants, par exemple, se termine toujours par des contes et des chants. Dommage qu’il n’y ait pas de langue commune entre les sphères publique et privée : un des grands enjeux des prochaines années sera de construire des ponts entre elles.

Que devient la Corne d’Or, l’estuaire autour duquel la ville historique s’est constituée, dans ce réaménagement ?

Elle est révélatrice des mutations récentes d’Istanbul et de l’attention des pouvoirs publics à l’environnement et à l’histoire. Il y a vingt ans, les classes aisées la fuyaient. Aujourd’hui, on assiste à une reconquête symbolique et physique du site. On valorise le passé juif ou grec orthodoxe du pourtour de la Corne, et le siège régional du parti au pouvoir, l’AKP, comme celui de la grande association patronale turque s’y sont établis. Ils ont été rejoints par l’espace d’art contemporain SantralIstanbul et le parc Miniatürk. Bref, d’un cloaque qu’on fuyait, la Corne d’Or est devenue une scène qu’on revendique, et ce n’est pas un hasard si la grande cérémonie d’inauguration d’Istanbul 2010 a eu lieu là-bas. Mais je crois que la ville contemporaine se construit plutôt à partir des périphéries. A trop se focaliser sur le centre historique, en rêvant de grandeur passée, on se coupe de la ville véritable, de cette dynamique du remploi permanent, de cet art de faire, de défaire, de refaire…

Pour les écrivains voyageurs d’hier, d’Andersen à Hemingway en passant par Melville, Flaubert et bien sûr Loti, Istanbul était une extraordinaire mosaïque culturelle, linguistique et religieuse. Est-ce toujours le cas ?

Les minorités jouent le premier rôle dans le réveil culturel d’Istanbul. Mais il faut s’entendre sur les termes : en Turquie, il n’est de minorités officiellement reconnues que religieuses, pas linguistiques, et leur recensement date du traité de Lausanne, qui remplace le traité de Sèvres et donne naissance à la Turquie moderne en 1923… Les juifs, les catholiques, les Arméniens grégoriens et protestants font donc l’objet d’une réinsertion visible dans la vie économique et touristique, comme en témoignent les célébrations du 500e anniversaire de l’accueil, par l’Empire ottoman, des juifs chassés par les rois catholiques de la péninsule Ibérique. En revanche, les chrétiens d’Orient, pas assez puissants à l’époque du traité, et les églises néoprotestantes, plus récentes, réclament en vain d’être reconnues officiellement.

Istanbul n’a donc pas perdu sa richesse multiculturelle ?

Non, mais ce multiculturalisme ne fait pas un « cosmopolitisme ». Le nombre d’étrangers vivant sur les rives du Bosphore est extrêmement limité et la comparaison avec New York est exagérée. Si on se réfère aux débuts du XXe siècle, Istanbul est finalement très « turque », malgré la diversité de sa population originaire de toutes les régions du pays et porteuse de coutumes et de façons de parler différentes.

Une diversité qui se manifeste notamment chez les femmes stambouliotes, dans les comportements, les tenues…

Le débat sur la place des femmes est pris en charge par les femmes elles-mêmes, et le dialogue entre des conceptions qui pourraient nous sembler antagonistes, mais qui ne le sont pas, est particulièrement riche. Bien sûr, l’émancipation n’est pas réussie partout : la Turquie est le pays de l’OCDE où le taux d’activité féminine est le plus bas, et, pour celles qui viennent de lointains villages, la ville est souvent synonyme d’« enfermement », leur vie à Istanbul s’articulant essentiellement autour de la maison. Il existe aussi des blocages plus anthropologiques, liés notamment à la domination masculine, qui peut prendre des formes multiples, comme l’obligation du port du voile. Il faut pourtant se méfier des apparences et se garder des caricatures : à Istanbul, le voile masque une multitude de stratégies. J’ai rencontré des femmes qui portaient la burqa pour aller mendier, et ça ne les empêchait pas de me raconter des blagues lorsqu’elles avaient fini leur journée. Une jeune fille peut porter le voile un temps – pour donner des gages à sa famille, par exemple, et mieux négocier le droit de sortir le soir – et le laisser tomber plus tard. Et de fortes têtes, intellectuelles, journalistes ou artistes, ont beau revendiquer le voile, il serait aberrant de les croire soumises à la domination masculine. Pour elles, il peut tout simplement être un signe de distinction.

Istanbul a reçu cette année le label « capitale européenne de la culture » de l’année – un signe fort pour la Turquie, qui veut rejoindre l’Union européenne. Son « européanité » ne fait-elle plus débat ?

Ce choix est d’abord un acte politique – la volonté d’inscrire le pays dans l’agenda culturel européen – et économique : il assure la promotion de la ville sur le marché des destinations touristiques. Mais la question fait toujours débat : le ministère de la Culture turc et la mairie d’Istanbul ont organisé un colloque pour déterminer ce qu’était, au juste, la culture européenne. Il a abouti à des trivialités. Car l’« européanité » est constitutive de l’histoire d’Istanbul. Mais ce que ce mot recouvre varie, selon qu’on choisit telle époque ou tel événement de son histoire. Le véritable intérêt de ce « label » est qu’il permet à la ville de se familiariser avec d’autres pratiques politiques ou sociales – la conception de l’individu, de la citoyenneté, du rôle des femmes, des droits sociaux, de l’environnement, du patrimoine… De son côté, l’Europe doit aussi comprendre qu’Istanbul lui ouvre d’autres horizons et lui offre une énergie dont elle a grandement besoin. Ce qui suppose de sortir d’une vision « exotisante » de la ville, et condescendante de la Turquie. Une petite révolution copernicienne, en somme.


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